“Qu'est ce que le grand chemin aujourd'hui ?”

LE GRAND CHEMIN / THE LONG WAY

Résidence photographique - Cité des arts de La Réunion

 

Depuis novembre 2016, cinq photographes du collectif ITEM, investissent le Grand Chemin à Saint-Denis pour une résidence initiée par La Cité des arts. Ils entament ainsi un travail photographique cherchant à restituer le quotidien d’une vie de quartier par l’image et l’entretien. Leurs investigations s’attachent à réactiver la mémoire de la première route qui a traversé la ville d’est en ouest. Pour créer des images touchant le quotidien et la mémoire de chacun, dix autres photographes de La Réunion, de Madagascar, d’Afrique du Sud se sont succédé au sein de résidences collectives. L’exposition Le Grand Chemin présente une photographie détachée à la fois de l’urgence de l’actualité, mais aussi des cadres esthétiques attendus.

Vernissage de l’exposition le 10 mai 2019 à 19h

Commissariat : Nathalie Gonthier

Exposition présentée du 10 mai au 23 juin 2019 dans la salle du Banyan, Cité des Arts à Saint-Denis, La Réunion / Entrée libre du mardi au dimanche de 10h à 19h

 
 
 
 
 

« […] il y a le chemin de la poésie, il y a les chemins de Peters […] c’est ce chemin là, le chemin qu’on finit jamais de prendre, de toute façon […] P’tit chemin, grand chemin.»

Hasawa

 
 

L’urgence à fixer la mémoire de ce territoire qu’est le Grand Chemin, chaque artiste en résidence dans ces lieux l’a certainement ressentie. Marquer la mémoire, de St Denis ou d’ailleurs, à une époque où les folies bâtisseuses ont enfoui durablement le patrimoine, est un leitmotiv dans ma pratique. Ma démarche consiste à œuvrer contre cette dégradation.

 

Cette série évoque une mémoire collective plurielle, variée, et en mouvement constant. Dans l’habitat individuel ou collectif ; dans les stigmates et les vides urbanistiques que laisse derrière lui le train du développement ; dans la mémoire des pêcheurs et des habitants, tout ramène à l’Histoire et aux origines de cette axe central, autour duquel s’est construit St Denis. Hier la peuplaient oppresseurs et opprimés, aujourd’hui marchands et clients se hâtent en ses rues bitumées.

La démarche que je propose n’a pas de chronologie, elle n’a pas de rigueur narrative et formelle. Elle est une photographie façonnée au gré des rencontres et des déambulations. Une mémoire contemporaine marquée par la menace du remodelage urbain à venir. Le Grand Chemin force la marche, oblige au déplacement et pousse hors des limites de confort. Il vide et épuise les corps. C’est de cela aussi dont il est question.

Je vois alors le Prisunic du centre-ville et l’arrêt bruyant du bus devant, je vois toujours l’épicerie Sitaya et sa clientèle voisine ou de passage, j’aperçois sous les logements sociaux du Butor les cases en bois sous tôles des pêcheurs du quartier, je sens encore le caoutchouc des pneus fondre sur le bitume du Chaudron lors des émeutes et la persistance des gilets qui battent le pavé. L’histoire passe.

 

Hasawa marque le pas: « Moi en vrai dans tout ça, il y a pas beaucoup de chemins que j’ai envie d’emprunter. Le seul chemin que je trouve intéressant c’est celui qui va du cœur à la destination. » (Nicolas Leblanc)

 

Durant sa résidence Nicolas Leblanc documente par le son la mémoire de trois quartiers du Grand chemin / Cette traversée est co-réalisée et monté par Christina Firmino / Durée 17.37min

 

 

“J’aurais aimé savoir ce que ça fait de vivre dans un endroit nature”

(Noémi)

 

 
 
 

Prendre une photo, un moment, un témoignage sans donner en retour. Publier pour parler d’une situation, parfois sans impact sur la vie des individus qui ont accepté le partage. Voilà en quoi consiste ma pratique photographique quotidienne. Lorsque j’ai entendu parler du Grand Chemin, j’ai souhaité faire autrement. Faire pour les gens. J’ai voulu les photographier de la manière dont ils souhaitent être regardés. Et leur laisser une photo. Un polaroid pour eux, un pour moi. 

 

De Sainte-Marie au Grand Marché, j’ai parcouru la route au hasard. Dans chaque quartier, il y avait un rapport à l’image différent. La proximité se ressent au Butor, le désir d’un portrait bien fait au Chaudron. Le centre-ville, ses boutiques de divers et ses amateurs de glaces ne m’a jamais arrêté sur une terrasse comme Sainte-Clothilde. Des lieux de passage aux lieux de vie, la murale de polaroids effleure du regard mon ressenti des ambiances éclectiques rencontrées tout au long de Maréchal Leclerc. (Adrienne Surprenant)

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“ La mer on l’a voit pas.
On y pense même pas.”

Cette parole entendue quelques jours seulement après mon arrivée à Saint-Denis et qui confirme ma première impression: du béton et des voitures, des voitures et du béton. Un univers vulgaire et poisseux, fabriqué par l’homme mais pas fait pour lui. On en viendrait presque à se demander si c’est par bêtise ou par cruauté. Ou par ignorance ce qui est pire que tout. Bref, le résultat est là, moche et brûlant. Et qui suinte la misère esthétique et la laideur sociale. Et qui donne envie de foutre le camp. Mais pour aller où et comment? Au milieu de tout ça: le Grand Chemin. “The Fucking Big Road” comme on avait pour habitude de le nommer entre photographes, le soir venu, tâchant d’oublier notre galère autour d’un verre, de noyer notre difficulté à produire du sens dans tout ce désordre. Comme bon nombre d’entre ceux dont le travail est restitué ici, je me suis souvent heurté à des difficultés sur le Grand Chemin. A commencer par la rencontre avec l’autre, fondamentale dans mon travail, et largement compromise par l’environnement. On est sur un axe de passage, pas sur un lieu d’échanges. La vie a déserté pour aller se réfugier dans les appartements, les cours intérieures ou au fond des quelques boutiques qui résistent encore. Rien à voir ici, artistes circulez!

 
 

Alors je repense à la mer, cette grande absente du territoire. Refoulée, écrasée, écartée du plan local d’urbanisme, pourrissant sur le bas côté de la N2 comme une vieille godasse abandonnée au soleil. “On la voit pas. On y pense même pas.” Cette phrase qui revient sans cesse, prononcée par une gamine de Butor qui ne sait plus la dernière fois qu’elle l’a vue, la mer. “Ah, si! C’était y’a environ cinq mois. Une sortie de classe à la plage”.  Elle n’est pourtant pas loin, à deux pas, mais il faut louvoyer entre des obstacles urbains hostiles pour y accéder. Ma démarche a consisté à rendre compte de cette séparation territoriale en mettant en parallèle le Grand Chemin et le Sentier littoral, ou plutôt en montrant leur absence de dialogue. Dans mon approche photographique, je m'intéresse avant tout à l’humain à et la capacité de résilience dans un environnement donné. Ici, on est face à un constat d’échec. Échec des pouvoirs en place qui ne se soucient guère du bien-être des classes moyennes inférieures, échec d’une époque sans vision à long terme, échec d’une population à garder espoir, échec d’un artiste invité. A travers cette exposition collective qui vise à réactiver (et à préserver) la mémoire de la première route de Saint-Denis, on découvre un territoire à la marge de la République bienveillante. Un territoire avec ses joies et ses peines, ses identités multiples, fruits d'une histoire complexe et d'un long chemin.

 
 
 

Qu'est ce que le grand chemin aujourd'hui ? En me posant cette question j'ai rapidement émis le souhait de travailler sur l'appropriation de l'espace public par les habitants.  Où se retrouvent les habitants du grand chemin ? Peut être au détour d'une fête foraine, sur la dalle du chaudron les jours de marchés, sous le parasol du camion de Bacca, véritable institution  avec ses habitués hauts en couleur, au bord du littoral pour un barbecue. Ou tout simplement dans un bus, au pied d'un immeuble ou dans une ruelle adjacente.  

 

 

Parcourir ces espaces mène inévitablement à la rencontre. Les personnes ici partagent une grande dignité que j'ai voulu respecter au mieux ; et un regard lucide sur l'état de leurs quartiers. Nostalgiques, désabusés, optimistes, révoltés, engagés, pas un n'était indifférent à l'évolution de sa rue, sa ville, son île.

 

“Petit chemin, grand chemin”

 

Performance réalisée par Hasawa - 8.30min
Réalisation et captation : Nicolas Leblanc

HASAWA (WARREN HARRINGTON SAMUELSEN). Né en 1981 à Victoria (Seychelles). Formé à l’École Supérieure des Beaux-arts de la Réunion et aux techniques du maquillage et prothèses appliquées au cinéma, Hasawa est un artiste dont le langage plastique puise dans l’univers ritualiste, le fantastique, la science-fiction et la poésie contemporaine créole. Si l’artiste associe souvent performance et installation c’est que sa démarche artistique est étroitement liée à son histoire personnelle et qu’il ne se soustrait à aucune forme de catégorisation. L’hybridité tout comme l’implication du corps est constitutive de son travail.


Les résidences photographiques ont reçu le soutien de la Sodiac, de la SHLMR, du Fonds de Dotation Ruby Mécénat, de L’Académie de La Réunion et du dispositif Résidences en territoire scolaire la DAC Réunion. Les ateliers de pratique de l’image sont accompagnés par le plan de rénovation dionysien PRUNEL.

Morgan Fache(Item-Réunion) - Hugo Ribes(Item-France) - Nicolas Leblanc(Item-France)- Rijasolo(Madagascar) - Andrew Tshabangu(Afrique du Sud) - Tshepiso Mazibuko(Afrique du Sud) - Lindokuhle Sobekwa(Afrique du Sud) - Jabulani Dhlamini(Afrique du Sud) - Romain Philippon(Réunion) - Jean-Marc Grenier (Réunion) - Edgar Marsy(Réunion) - Francis Morandini(France) - Adrienne Surprenant(Item - Canada) - Jérémy Suyker(Item-France) - Pierrot Men(Madagascar) - Flavio Tarquinio(Madagascar) - Leila Decomble(Réunion) - René-Paul Savignan(Réunion) - Stéphane Barniche(Réunion)