AUTOSTRADE

Une autoroute comme colonne vertébrale qui égrène les morceaux cloisonnés de sa diversité. Elle est le symbole de ce pays rhizome, toujours attaché à des extérieurs dont elle ne semble être qu’une scène, un terminal d’affichage de valeurs glanées à l’international.

Cette ligne est un chapelet d’atomes, séparés, sans lien apparent les uns aux autres sinon celui de l’offre commerciale singulière. Les signes sont tour à tour antagonistes à la ligne libanaise, comme ces femmes nonchalantes et lascives des pubs DT en bordure des églises maronites mais aussi récupérateurs, porteurs de l’histoire présente et de ses valeurs glorieuses souvent guerrières. La rapidité des affichages à récupérer l'événement est toujours surprenante.

Les journaux qui font leur campagne sur leur rapport imperfectible à la vérité, reprenant bien sûr la revendication de celle sur l’assassinat de Raffic Harriri. Les pancartes et banderoles des manifestants d’un jour sont les campagnes d’affichages publicitaires du lendemain, l’autoroute comme story-board évident. Quoiqu’il arrive, tout est digéré par l’autoroute, les ponts s’effondrent, Johnnie Walker Keep walking sans frémir.

La route, dans un trafic très libéré des contraintes du code - ou le code n’est pas la règle pourrait-on dire - forme l’architecture de l’identité libanaise confessionnelle, elle relie les territoires de la partition identitaire, au Nord Tripoli la sunnite, à droite en bord de mer les camps palestiniens, Byblos, Batroun, le mur phénicien, les collines maronites, le chouf, les Druzes, le sud Chiite, les fiefs. Les véhicules, si importants et ostentatoires, circulent en portant leurs couleurs. Si une nation est un corps, jamais une route n’a si bien incarné l’idée d’artère.

 

Enfin ne plus sentir, telle serait peut-être la devise de la modernité ou simplement du moderne. La chaleur, les rugosités du sol, la sueur. Les lieux qui renaissent du chaos, débarquent dans l’époque sans historicité, prennent des raccourcis, tout y est plus abrupte. Ne plus sentir n’est pas un acte du collectif mais des individus. Les pouvoirs ne sont pas publics, on ne lisse pas la route de ses cahots, la ville de ses écorchures. On ne bâtit plus les maisons anciennes “primitivement bio-climatiques” dirait-on aujourd’hui. On climatise, on surenchérit de hauteur en 4x4, on lisse, on reste impeccable dans le désordre, les lunettes protègent la moitié du visage, les talons laissent entendre que nous, on marche sur du velours. L’espace public est déserté de l’action collective, il n’est que la scène parfaite de l’individu, celui qui seul, reste clean in dust. La crasse comme plus belle scène de sa superbe.

Le large paysage du littoral et des infrastructures si abîmé n’est pas soigné mais camouflé par une surenchère placardées d’anecdotiques micro-événements bourgeois et hautins. Cette blessure collective qui marque encore le paysage est effacée sous des tombereaux d’idéaux consuméristes qui ne disent qu’une seule chose, il n’y a de salut que dans l’individu. Le Liban est le pays qui assume l’outrance allant jusqu’à s’accueillir à l’aéroport par « the place where everyone wants to be somebody else » que l’on pourrait traduire par le lieux où chacun voudrait avoir le corps d’un autre, le summum de la distinction.

 

Philippe Somnolet