CHAGOS PROJECT: PART I (Ile Maurice)

Le 16 novembre 2016, le parlement britannique a annoncé sa décision de reconduire le bail américain sur Diego Garcia sans en modifier les termes. Cette décision est la dernière désillusion sur laquelle sont venus se heurter les espoirs des Chagossiens, toujours dans l’attente d’un retour sur leur terre natale.

Diego Garcia est aujourd’hui la terre d’accueil de la plus grande base militaire américaine en dehors du territoire des Etats-Unis. Derrière cette gigantesque infrastructure se cache une douloureuse histoire d’exil forcé. Située en plein milieu de l’Océan Indien, Diego Garcia est avant tout l’île principale de l’archipel Chagos, terre natale des Chagossiens. Ceux-ci sont pour l’immense majorité des descendants d’esclaves arrivés à partir du 18ème siècle pour travailler dans les plantations de cocotiers. Passé des mains des colons français à l’empire britannique, l’archipel a également vu ses esclaves s’affranchir sans pour autant quitter les plantations. Au fur et à mesure des générations, une culture indigène émerge, à l’image des diverses cultures créoles qui font leur apparition dans la région.

C’est dans les années 1960 que le destin de cette dépendance coloniale, rattachée à l’île Maurice, s’apprête à changer drastiquement. Le contexte international est alors à la décolonisation et l’île Maurice ne va pas tarder à suivre cette voie. Avec la guerre froide en toile de fond, les Etats-Unis s’inquiètent de voir les zones d’influence occidentales ainsi fragilisées et redoutent un basculement de la région vers le bloc soviétique. Des négociations diplomatiques vont secrètement démarrer pour sécuriser la mise en place d’une base militaire américaine à Diego Garcia, une île particulièrement stratégique car à portée de missile du continent africain comme du Moyen Orient. Lors des négociations d’indépendance avec le futur gouvernement mauricien, les Britanniques font donc pression pour exciser l’archipel du territoire mauricien alors même que cela est proscrit par le droit international. En échange d’une compensation financière et d’une promesse de décolonisation à l’amiable, les Mauriciens acceptent. En toute opacité et sans en avoir la moindre idée, les Chagossiens viennent d’être sacrifiés pour l’indépendance mauricienne et désignés victimes collatérales de la guerre d’influence qui traverse la région.

Les conséquences ne vont pas se faire attendre pour les Chagossiens. Pour des raisons de sécurité, l’armée américaine réclame l’évacuation préalable de l’archipel. Les autorités britanniques s’appliquent alors à expulser progressivement les quelques 2 000 habitants à leur insu. Ceux qui doivent quitter l’archipel pour rendre visite à de la famille ou accéder aux infrastructures médicales apprennent ensuite qu’ils ne peuvent y retourner. Les provisions arrivant aux Chagos se raréfient et les actes d’intimidation se multiplient. Ces stratagèmes se poursuivent jusqu’en 1973, l’armée vient alors déloger par la force les derniers habitants obligés de s’entasser sur un navire avec le strict minimum. Une partie des Chagossiens se retrouve aux Seychelles mais la majorité est dirigée vers l’île Maurice. Pour justifier cette déportation, les Britanniques les présentent comme de simples travailleurs détachés. A leur arrivée, ils ne disposent donc d’aucune compensation financière, ni prise en charge. Les pertes humaines sont lourdes, le traumatisme profond et près d’un demi-siècle plus tard, la plupart d’entre eux vivent encore dans l’extrême pauvreté.  

Aujourd’hui encore, la situation des Chagossiens est marquée par la marginalisation. Au delà des conditions matérielles, beaucoup peinent à trouver leur place loin de leur terre natale. Affectés par la nostalgie et les stigmatisations à leur arrivée, nombre d’entre eux se sentent coincés entre l’espoir d’un retour et l’impératif de s’intégrer pour survivre en exil. Pour leurs descendants nés loin de l’archipel, il est aussi bien difficile de s’y retrouver entre cet héritage douloureux et les nouvelles opportunités qui s’ouvrent à eux.

L’histoire chagossienne est aussi une histoire de pouvoir et de résilience. Depuis longtemps, la lutte s’organise pour faire respecter les droits des Chagossiens. En 2000, ils arrivent même à obtenir des passeports britanniques et beaucoup se dirigent vers Crawley dans l’espoir d’une vie plus douce. Malgré ces quelques victoires médiatiques et judiciaires, les Chagossiens peinent à trouver les ressources pour faire entendre leur voix et sortir de l’indifférence. Le statu quo actuel fait l’affaire de grandes puissances aux nombreux intérêts stratégiques dans la région face auxquels la justice internationale et la détermination des Chagossiens peinent encore à peser.

(Texte) Lucas Longitag