Ô Nil, ô Nil,
Trésor de la nation,
Pourquoi as tu abandonné ta terre ?
Ta voix chante en dissonance depuis de longues années,
Jamais tu ne nous as tendu la main pour nous secourir,
Tu erres sans fin, sans jamais revenir auprès des tiens,
Pendant combien de temps encore nous laissera- tu- orphelins ?
Poème populaire éthiopien
En Éthiopie, la seule évocation du Nil soulève les foules et déchaîne les passions. « L’eau sera au cœur des conflits du siècle prochain », prédisait en 1999 Ismail Serageldin, ancien vice-président de la Banque mondiale. En l’espace d’une décennie, cette prophétie s’est déployée dans le bassin du Nil, devenu un terrain d’affrontement où l’Éthiopie et l’Égypte s’opposent sur la scène politique pour le contrôle du plus long fleuve du monde. Pour comprendre les origines de ces tensions, et dépasser les rhétoriques guerrières qui éclipsent le fleuve, cette série explore la relation intime et sacrée que les Éthiopiens entretiennent avec le Nil, un fleuve qui façonne depuis des siècles les corps et les imaginaires de ceux qui vivent sur ses rives.
Dans la cosmogonie éthiopienne, inspirée de la Génèse, le Nil bleu occupe une place sacrée. Considérées comme l’une des 4 sources du paradis, ses eaux se déverseraient depuis le jardin d’Éden sur les hauts plateaux d'Abyssinie. C’est au creux de ces montagnes que des pèlerins affluent depuis des siècles en quête de miracle. Fleuve sacré, il est aussi un symbole de renaissance pour les Éthiopiens, qui voient dans la puissance de ses eaux le moyen de redonner au pays sa grandeur perdue. C’est pourquoi en 2011, le gouvernement s’est lancé dans la construction du plus grand ouvrage hydroélectrique d’Afrique : le grand barrage de la renaissance, entraînant dans son sillage les pays de la région à élever le drapeau de la guerre de l’eau.
Pour autant, au-delà des promesses de prospérité que le fleuve pourrait offrir à l’Éthiopie, des menaces liées à l’activité humaine planent sur la santé des hauts plateaux et des sources qui dispensent eau, poisson et moyens de subsistance, aux millions d’habitants qui dépendent du Nil bleu.
Ces images tentent ainsi de révéler ce lien profond entre les individus et le fleuve. À travers des scènes intimes du quotidien, et des détails de cette vie le long du Nil bleu, ce récit sonde la place qu'il occupe dans l’identité éthiopienne et révèle les mythes sacrés enfouis dans les larmes du paradis.

